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Nasha E. Daendels
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ashes in the sand

19.05.2017 // Le bleu qui formait un nuage coloré sur sa hanche a disparu depuis quelques jours, et elle le frotte toujours du bout des doigts quand elle y pense. Nasha n'est pas de ceux qui restent focalisés sur un évènement, une conversation, un point fixe jusqu'à s'en torturer l'esprit. Elle passe au-dessus de tout. Parce que c'est plus simple, parce que rien ne vaut la peine qu'on s'attarde, et puis, s'attarder reviendrait à rater ce qui se passe autour d'elle. Et elle ne le permettrait pas. Mais le bleu était là, se rappelait à elle chaque fois qu'elle baissait les yeux ou le pressait sans y faire attention. Et bien sûr, c'est facile de blâmer un stupide bleu, aussi joli soit-il, avec ses nuances de violet, de jaune sale et de bleu sombre. Mais le fait est qu'il a disparu, et qu'elle est encore là, à effleurer sa peau dépourvue de toute trace de sa chute, et elle y repense.
Les images se forment toutes seules sous ses yeux - elles le font depuis des jours, des mélanges compliqués de gris et de touches minuscules de bleus, des traits marqués, les scènes chargées et étouffantes. Le bout de ses doigts picotent. Il y a trop à dire, trop à peindre, trop à saisir. Trop de questions, aussi. Elle n'en a parlé à personne, et elle n'aurait pas su mettre de mots sur ce qu'elle a vu et ressenti. C'est trop compliqué. Trop de couleurs, trop d'images. Elle referme la main, laisse son poing reposer contre sa hanche.
Elle a besoin de peindre.

La Lune est pleine, dans le ciel, et autour d'elle, quelques étoiles brillent faiblement, suffisamment courageuses pour tenter de se faire remarquer. Nasha réprime un frisson, parce que les nuits de pleine Lune sont celles qu'elle aime le moins - la Lune éclipse les étoiles, donne un reflet faible aux constellations qui brillent sur sa peau. Les nuits de pleine Lune n'ont rien de comparable aux nuits noires, où elle se sent vraiment à sa place. Nasha passe les mains sur ses bras nus, mais ne s'arrête qu'une fois devant le bungalow Apollon. Elle n'a pas besoin de frapper, parce que Kaeso est là. Elle le repère immédiatement, parce que sa tunique est visible dans la nuit, contrairement aux t-shirts oranges de la colonie. Pendant un instant, elle envisage de faire demi-tour, de retourner dans son coin de plage, et de peindre sur ses bras jusquà ce qu'elle puisse dormir plus paisiblement. L'idée flotte une seconde dans son esprit, avant qu'elle ne se reprenne. C'est sur Kaeso qu'elle doit peindre. C'est évident.
Nasha s'annonce en s'approchant d'un pas léger, s'arrêtant à une distance un peu plus large que la normale. "Kaeso," murmure-t-elle, au cas où il ne l'aurait pas vue arriver. Au cas où il voudrait juste faire demi-tour et la laisser là, aussi. Elle se sent comme une intruse, à se montrer là. Comme elle s'est sentie, après avoir touché Kaeso, sur le mur d'escalade. D'un geste trop rapide pour être naturel, Nasha rajuste la bretelle de son sac, et l'observe une seconde. Il n'a probablement pas changé depuis la dernière fois qu'ils se sont parlés, mais elle en a l'impression. Anthracite et noir carbone. Quelque chose comme ça. Elle plie et déplie les doigts de sa main droite, et décide d'être claire. "J'ai besoin de peindre." Un instant de silence, puis elle ajoute, en inclinant la tête. "Sur toi. S'il te plaît." Et elle sait, elle imagine bien que c'est un risque, que c'est sûrement stupide, parce que s'ils se touchent encore, elle ne sait pas ce qui arrivera. Mais ce qu'elle a vu lui tourne dans la tête, et elle sent encore les brûlures et sa gorge qui se serre, et elle n'a pas d'autres options que de le peindre. Parce qu'aucune autre toile ne serait acceptable, pour ça. Une question de logique, d'évidence. "Je... Je ferais attention. Juste les pinceaux, rien d'autre." Elle ajoute, d'une voix douce, alors qu'elle lève les yeux sur la Lune. Les étoiles lui manquent, et les rares qui brillent n'ont pas la lueur rassurante des autres nuits. Elle repose les yeux sur Kaeso, et reste silencieuse, le regard presque suppliant.

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Kaeso C. Tarquinii
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2000 ans. J'aurais aimé pouvoir dire que j'espérais encore rentrer chez moi. J'aurais aimé que ce ne fut qu'une question de distance -quand bien même cela fut un long voyage, comme Ulysse jadis.
Mais je n'étais pas fou.
Vivre dans ce temps me procurait un étrange sentiment. Certes, la nostalgie et la mélancolie serraient mon cœur comme de vieilles amies. Toutefois, il y avait également une forme d'émerveillement et de fierté. Les Hommes avaient bâti tout ce que je voyais. Et comme d'autres l'avaient fait pour les miens, nous avions posé les fondations de ce monde.
Le seul problème était que je n'en avais posé aucune de mon temps. Et je n'appartenais pas à celui-ci. Chaque jour dans Sa lumière, me rappelait au fait que ma place ne se trouvait pas ici.

Dans un soupir, je pris un petit caillou. Assis devant le bungalow des Apollons, Morphée refusait de m'accorder le sommeil. Ou plutôt, je refusais à Morphée le privilège de me l'accorder. Chaque fois que je laissais la fatigue me gagner de nuit, les cauchemars me hantaient. C'était plus facile de jour, comme si mon père -où qu'il fut en ce temps- me berçait en veillant sur moi. Après avoir joué à faire glisser la pierre d'un doigt à l'autre dans ma main, je la laissais retomber à sa place.
Nouveau soupir.
Assis en tailleur, appuyé en arrière sur mes bras, mon regard se plongea dans la noirceur du ciel. Au moins, me dis-je, certaines choses ne changent pas. Entre la Terre et le Ciel, tout semblait différent. Les bâtiments. Les véhicules. Les lumières. Les gens. Mais, malgré cela, tout ce qui se trouvait en dessous ou au-dessus appartenait toujours aux Dieux. On trouverait toujours ces arbres feuillus, cette herbe verdoyante. On marchait toujours sur la terre et sur les pierres. La Soleil continuait d'irradier. Et la Lune, les nuages et les étoiles couvraient nos nuits dans l'azur ou dans l'ébène.
Du moins, je voulais y croire. Maintenant que mon attention s'attardait sur les étoiles, je les trouvais plus ternes. Comme si à force de frotter sur la toile céleste, le temps avait fini par réussir à les user.

— Kaeso.

Un horrible frisson me parcourut tout le corps.
Je ne dirais pas que Nasha me fit peur. Pas à proprement parler en tout cas. J'avais vaguement conscience que quelqu'un errait dans ma direction, sans plus m'en soucier. Mais j'aurais dû faire attention. Faire attention à qui errait.
D'un geste souple, je revins à une position normale : debout, faisant face à la jeune femme. Personne n'aurait pu le nier : elle était magnifique de nuit. Même les filles de Vénus -pardon Aphrodite- auraient dû s'incliner devant la nature envoûtante de son corps. De jour, Nasha avait déjà un bel aspect, mais les constellations brillantes tatouées sur ses bras nues commençaient déjà à me faire chanceler. Mon regard s'y plongeait comme si le vide aspirait mon corps. J'eus presque, pendant un instant, l'impression que tous mes problèmes étaient insignifiants face à l'univers.

— J'ai besoin de peindre.

La torpeur se dissipa. Je me rendis soudain compte de mon attitude. D'une main je tenais le fourreau de mon gladius, tandis que l'autre était posée sur le manche, prête à dégainer. Après un lourd effort pour me maîtriser, mes bras glissèrent dans une position plus... naturelle. Même si mon avant-bras plaquait toujours mon arme contre ma cuisse.

— Sur toi. S'il te plaît.

Respirant profondément pour calmer les douloureux battements de mon cœur, j'essayais de vider mon esprit. Me concentrer sur ses paroles n'était pas facile, bien au contraire.
Nasha allait trop vite. Elle était trop proche. Une boule se formait dans mon ventre, remontant et descendant au rythme de l'air dans mes poumons. Accélération.
Il m'était impossible d'être en sa présence sans repenser au passé. Tous mes sens se mettaient en alerte, hérissant les cheveux sur ma nuque. Danger, me disaient-ils.
Ses mots mirent un long moment à être traités. Je dirais bien « comme si elle parlait une langue étrangère », mais c'était déjà le cas. Voyez plutôt ça comme une langue étrangère venue de l'océan dans un rêve. Sa seule présence suffisait à me noyer.
Parmi tout ce qu'elle me dit, seules quelques bribes faisaient sens. Sans doute que, dans ce cas précis, la langue ne posait pas le plus grand problème.
Besoin, ça je connaissais. Nasha me sollicitait pour quelque chose. Par contre, je ne comprenais pas pourquoi. Cela avait quelque chose à voir avec moi, mais la façon dont je le comprenais était absurde. Sur moi ? J'avais l'impression d'assister à la scène derrière un voile trouble. Sur, ça impliquait un contact physique, non ? Pourtant, elle essayait de me rassurer ? Même si je restais méfiant, je classais cela sur une erreur de compréhension de ma part. Les mots « peindre » et « pinceaux » m'étaient étrangers à ce moment là, mais je ne tarderais pas à comprendre leurs sens.

— Je peux t'aider, articulais-je (au moins, cette phrase-ci, je la connaissais par cœur). Mais pas toucher.

D'un geste rapide du poignet, je nous désignais tour à tour, elle et moi, comme un pendule bien réglé. Puis je me tâtais les bras allégrement avant de secouer vivement la tête en signe de dénégation.

— Non.

Au moins, si mes mots ne lui parlaient pas, les gestes étaient on ne peut plus clair. Si elle avait besoin d'aide pour porter quelque chose, je ne pouvais pas l'abandonner seule au milieu de la nuit. Surtout qu'aucun autre pensionnaire ne volerait à son secours.
Je dois bien avouer que l'idée me faisait un peu plaisir. Même si sa présence me plongeait dans un inconfort total, elle avait besoin de moi. Finalement, les femmes ne changeaient pas non plus. Elles continuaient de dépendre des hommes.
Je baissais sans doute un peu trop ma garde. Une forme de détresse brillait dans ses yeux. Ou du moins je l'interprétais de cette façon. Parfois, on ne voit que ce que l'on veut voir. Dès cet instant où je croisais son regard, je sentis le piège se refermer sur moi. Mon corps me faisait comprendre de toutes les manières possibles que je ne devais pas m'approcher d'elle, pourtant mon esprit avait déjà cédé.

Sans que je n'aie aucun contrôle, mes jambes comblèrent la distance entre nous.
Je fixais mon regard dans le sien. Des émotions partagées me déchiraient. Plus tôt, je pensais que mon empreinte dans ce monde avait été effacée depuis des siècles. C'était faux.
Nasha était là, elle. Elle était la preuve vivante que j'existais, près de deux milles ans plus tôt. Sans doute ne comprenait-elle pas ce que nous avions vu ce jour-là, mais moi je savais. Les lieux de la vision m'étaient familiers. La brûlure et l'asphyxie aussi. Pour moi, ce moment datait de quelques semaines seulement.
À moins que les signes ne m'aient trompé, la petite fille de la vision -celle qui avait disparu dans l'arc-en-ciel à Pompéi- c'était celle qui nous reliait. Nasha et moi, un fil rouge long de plusieurs millénaires, mais j'en étais convaincu : elle devait être sa descendante. D'une façon ou d'une autre, une existence qui n'aurait pas dû être, mais que les Dieux avaient autorisé.
Une marque, aussi effacée que les étoiles, qui brillait juste pour moi, dans un mélange confus d'émotions. D la douleur. De la peur. Pourtant, j'y trouvais du soulagement, de la fierté. Le tout avec une pointe de nostalgie.

Je me rendis soudain compte que je la dévisageais intensément à une distance trop intime. Mes yeux piquèrent un peu, me forçant à détourner le regard. Je cachais, sous le voile d'un sourire gêné, l'éventuelle brillance que l'on avait pu y déceler.

— Pardon, dis-je en faisant un pas sur le côté pour mettre un peu de distance entre nous. Dis-moi ce que je dois faire.

Une veine tentative pour dissiper l'embarra qui me chauffait le visage. Heureusement que la nuit me couvrait de ses ailes obscures.
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Nasha E. Daendels
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ashes in the sand

19.05.2017 // Dire que Kaeso est sur la défensive serait un euphémisme. Ça la fait se sentir étouffée - d’être vue comme une menace, par pur instinct. C’est dans la tension de ses épaules, dans la rapidité naturelle de celui qui s’est emparé de son arme de nombreuses fois. Nasha, elle, se tient immobile. Elle a levé les mains de quelques centimètres, comme pour amorcer un geste se voulant porteur de paix, mais a changé d’avis à mi-chemin. A la place, elle se tient là, et n’ose pas réellement bouger, même quand Kaeso se reprend, rectifie sa posture. Elle a le sentiment de se trouver face à un animal sauvage - pas de mouvements brusques, ne surtout pas être menaçante. La sensation lui donne envie de faire demi-tour. C’était sûrement une erreur, de venir le trouver. Une erreur, de venir encore une fois troubler sa vie. Et égoïste aussi, finalement. De faire passer son envie - son besoin - de peindre avant le cauchemar dont elle avait pu avoir un aperçu. Ses mains finissent par se rejoindre machinalement, l’une serrant l’autre avec une pointe d’appréhension. Le silence s’étire, l’étouffe lentement. Dans sa sacoche, contre sa hanche, le poids habituellement rassurant de ses peintures et de ses pinceaux ne suffit pas à rendre l’atmosphère plus supportable, cette fois. L’envie de faire demi-tour se fait plus pressante. La nuit ne la fait jamais se sentir prisonnière, mais Nasha commence à comprendre ceux qui disent qu’elle les rend presque claustrophobe.

Elle esquisse un pas en arrière, minuscule, mais suffisant pour que Nasha se reprenne, juste un instant. Elle ouvre la bouche, pour dire qu’elle va repartir, que c’était stupide, qu’elle trouverait une autre solution, mais Kaeso parle enfin. « Je peux t’aider. Mais pas toucher. » Comme s’il n’est pas certain de se faire comprendre, il mime ses paroles, et elle hoche la tête légèrement, cherche ses mots. Ce n’est pas comme si elle aussi, voudrait à nouveau initier un contact avec Kaeso - les images sont encore vives dans son esprit, c’est d’ailleurs le problème. En redemander serait stupide. Et intrusif. Mais, il y a la curiosité, aussi. Parce qu’elle ne sait pas vraiment ce qu’elle a vu. Pourquoi c’est arrivé. Ce qu’il s’est vraiment passé dans la vision. Elle sait seulement qu’elle ne pouvait plus respirer et que les brûlures lui donnaient la sensation d’être dévorée, et elle ne tient pas particulièrement à ce que cela se reproduise.
« Non. Je ne te toucherais pas. » Elle s’arrête le temps de glisser la main dans sa sacoche, et d’en ressortir un de ses pinceaux. « Juste les pinceaux, juste ça. Promis. » Elle agite lentement le pinceau, sans pour autant le lui tendre - elle n’aime pas spécialement qu’on touche à ses pinceaux. Leurs regards s’accrochent, et elle n’ose plus vraiment bouger ou parler. Le temps s’étire, et une éternité s’écoule, jusqu’à ce que Kaeso s’approche. Nasha reste immobile, serre le pinceau au creux de sa main, résiste à l’envie de reculer ou d’agir comme avec n’importe qui, de s’emparer du bras de Kaeso pour l’entraîner jusqu’au coin de plage où elle aime peindre la nuit. Elle ne fait rien de tout cela, et reste là, le regard cherchant celui de Kaeso. Un indice, quelque chose qui lui dira ce qu’il pense, s’il va partir ou rester. A la place, elle y voit une multitude d’émotions qu’elle ne comprend pas, ne parvient pas à identifier. Nasha ferme les yeux, juste une seconde, parce que l’envie de peindre se fait beaucoup trop forte, et que Kaeso est beaucoup trop proche. Quand elle les rouvre, elle ne sent pas spécialement mieux. Au contraire - elle a envie de savoir. Elle ne supportera pas longtemps qu’ils restent là, sans bouger, elle qui ne reste jamais très longtemps statique. L’air est électrique - ou brûlant, elle ne sait pas trop. Elle imagine juste les couleurs aveuglantes de ce qui crépite dans l’air entre eux deux. A cet instant précis, la noirceur de la nuit est une aquarelle diluée, et ils sont en premier plan, lumineux mais explosifs. C’est à ça qu’ils ressemblent, en fait. Une explosion qu’on aurait mise sur pause. Une peinture en quatre dimensions, et pas de celles qui suggèrent les émotions, mais de celles qui les hurlent. Nasha en a presque le souffle coupé.

Et puis, Kaeso brise la peinture. Il se remet en mouvement, le monde se remet à tourner, la nuit reprend ses couleurs profondes et l’explosion disparaît. « Pardon. » Nasha ne sait pas quoi répondre, s’agrippe à son pinceau comme à une bouée de sauvetage. Elle se force à inspirer, expirer, pour que la tension s’échappe de ses épaules. « Dis moi ce que je dois faire. » Pendant une minute, elle ne sait plus ce qu’il doit faire - elle ne sait même pas ce qu’elle doit faire, alors... Puis, elle reprend ses esprits. Lentement. L’instinct lui fait tendre la main pour attraper celle de Kaeso - c’est naturel, c’est ce qu’elle fait toujours, avec tout le monde. Le retour à la réalité la fait s’arrêter à mi-chemin, et sa main retombe contre son corps. « Viens. » finit-elle par murmurer, et sa voix résonne dans la nuit. Et parce que c’est ce qu’elle fait toujours - la peinture est un échange, un marché, ils donnent un peu d’eux en servant de toile, elle donne un peu d’elle en partageant quelque chose - elle commence à parler, toujours en murmures pour ne pas troubler la nuit. « On va sur la plage. C’est là que je préfère peindre, » elle indique brièvement son pinceau. « Même si ce n’est jamais pratique avec le sable. » La tension est toujours là, mais Nasha tente de passer au-dessus. De rester naturelle. De ne surtout pas le faire fuir. Nasha se détourne, pour faire demi-tour et retourner vers la plage. Un pas, deux pas, et elle se retourne, parce qu’elle n’est pas certaine qu’il la suivra.


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Kaeso C. Tarquinii
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— Non. Je ne te toucherais pas.

Les mots résonnent avec soulagement à mes oreilles. Un petit poids qui pesait sur mes épaules sans que je ne m'en rende vraiment compte. La pression disparut. Ma posture ne s'en fit que plus naturelle.
Nasha me montra quelque chose dans sa main. Un objet, étiré, en bois. Je ne savais pas vraiment à quoi tout cela correspondait. Les objets modernes me dépassaient complètement pour la plupart. Encore, si elle m'avait montré une épée ou un arc, j'aurais compris. Mais ce petit truc ne me parlait guère.

— Juste les pinceaux, juste ça. Promis.

Apparemment, c'était ça qu'elle voulait utiliser. Des pinceaux. Tant qu'elle ne me touchait pas, tout me convenait parfaitement. Enfin, mon avis changerait peut-être mais pour l'instant, je me sentais un peu plus détendu.
Cette fille était vraiment quelque chose. J'avais l'impression qu'une cascade s'abattait sur moi, m'enfonçant dans des profondeurs ténébreuses avec une force incontrôlable. Elle aspirait tout l'air hors de mon corps, et je peinais à en récupérer un peu.
Et puis, c'était le silence. Un de ces silences glacés et apaisant, comme la mort qui accueille en vieille amie. Chaque seconde me détendait un peu plus, comme si un voile se posait sur mes doutes et qu'une main invisible me poussait dans ses bras.
Alors, tout naturellement, je lui demandais ce qu'elle attendait de moi. Une question logique et importante pour moi. Je ne lui aurais pas tout cédé, même si elle ne semblait pas vouloir entrer physiquement en contact.
La question me montre à quel point elle la situation lui est inconfortable. Du moins, je supposais qu'elle ne fût pas plus à l'aise que moi à cet instant. Ou peut-être s'était-elle perdu comme lui dans une abysse si profonde que sa conscience avait du mal à refaire surface.
Un geste m'électrifia tout le corps. Ce n'était pas grand-chose, juste un petit geste anodin. Un bras qui commençait à se tendre. Mais par ce ridicule mouvement, Nasha m'avait asséné une claque en pleine figure. Même si elle se ravisa rapidement, la méfiance qui m'avait quittée revenait me posséder comme une centaine de mains ensanglantées qui serraient mon corps.
Je fis un mouvement de recul, hésitant. Un peur panique me serrait la gorge.
Puis, la minute s'écoula. Je restais figé, méfiant et confus par ce manque de communication. Elle semblait avoir du mal à reprendre ses esprits. J'essayais de trouver quelque chose à dire pour troubler ce silence gênant, mais rien ne me venait. Si mon cœur battait à tout rompre après sa tentative avortée, mes pensées s'engluaient, pataugeant dans l'inconsistance la plus totale.

— On va sur la plage. C’est là que je préfère peindre

Nasha désigna le pinceau. Je regardais. Peindre ? Cet objet servait à ça ? Au moins, cela n'avait pas l'air d'être un mot pour combattre, tuer ou toucher. Mais cela ne ressemblait pas à un instrument de musique.
L'avantage, c'était que je comprenais où elle voulait aller. Plage, je connaissais. Et je savais aussi comment y aller. Dans ce monde rempli de choses étranges, les choses connues et simples me rassuraient étrangement. On trouvait dans la simplicité un souffle d'air frais où tous les nouveaux objets, les mots, les mœurs avaient un impact bien plus agressif.

— Même si ce n’est jamais pratique avec le sable.

Elle se retourne, je respire.
Une lourdeur dans ma poitrine me susurre que tout cela tient de la folie. Fais demi-tour, dit-elle, cela ne peut pas bien se terminer ! Pourtant, j'ai envie d'y aller. Au-delà du simple fait de me sentir de l'obligation de l'aider, quelque chose dans sa présence me donnait l'impression de participer à une plus vaste entreprise. Même si je rechignais à l'admettre, nous étions liés. Et pour moi, les liens se faisaient rares.
Je laissais mon regard se balader sur son dos, ondulant en même temps que sa démarche. Elle me coupait le souffle de danger.
Une telle énergie s'était accumulée dans mon corps pendant ce temps que je ne pouvais plus la contenir. Mes membres s'agitèrent assez violemment -mais toujours silencieusement- pour chasser toute l'impatience qui les gagnait. Ils devaient se débarrasser de tout : la tension, la peur, l'appréhension, l'immobilité. Toutes ces choses qui me gênaient et pour lesquelles...
Nasha se retourna vers moi. Je me figeais brusquement, calmant tout signe d'agitation. Comme un vulgaire gamin pris la main dans le sac. J'essayai brièvement de faire semblant d'avoir une chose utile à faire. Ajuster ma ceinture, serrer les lacets de mes caligae.
C'était trop tard, hein ? Elle m'avait vu ?
Je lâchais un peu de la tension qui me serrait. Un petit rire, et un sourire qui s'étiraient bien trop malgré ma volonté de rester impassible.
D'un geste vif, je me retournai vers le bungalow d'Apollon. En quelques petits sauts, j'attrapais le « pack » de « bouteille de coca light ». Un boisson qui n'avait rien à voir, ni avec du jus de fruits, ni avec du vin, ni avec de l'eau. J'aimais bien... je crois.
En quelques petits bonds innocents, je comblais la distance qui nous séparait avant de la dépasser. Je l'abandonnais pantoise derrière moi, essayant d'éviter son regard et sa présence. Mais je l'imaginais, fixant ma nuque et mon dos. Je sentais son poids qui m'écrasait lentement. À chaque fois que j'arrivais à m'alléger un peu, l'anxiété revenait. Comme la mer qui se retire pour mieux avaler les étendues de plages.

— Tu te dépêches ?!

Je forçais l'insouciance. Si je n'avais pas été, de base, hyperactif, on aurait pu dire aisément que je compensais physiquement mon trouble intérieur. Et au fond, la pression que cette jeune femme me mettait jouait pour beaucoup dans l'accentuation de mon syndrome d'hyperactivité.
Je portais une bouteille à mon bouche pour en boire une petite gorgée. La plage nous attendait !

Tout était calme et paisible. La mer était une étendue noire, on voyait le reflet de la lune se découper sur les vagues. Elles caressaient délicatement la plage, dans un petit bruit calme et répétitif. Un vent chargé d'iode me dégageait les poumons. Encore une chose qui ne changeait pas, même deux millénaires après.
Sous mes pieds, le sol se faisaient soudain plus mou. Un léger crissement remplaçait le son mat du chemin de terre. Il y avait, chez moi, un empressement et une excitation mitigée, mais je chassais les doutes avec une attitude volontaire et positive.
D'un geste expert, je retirais rapidement mes caligae. J'adorais la sensation du sable sous les pieds. De nuit, c'était agréablement frais, de jour, délicieusement brûlant.
Après quelques petits pas et un petit tour sur moi-même pour observer l'étendu sableuse. Je dégageais mon regard dans l'étendue nacrée sous le clair de lune pour me recentrer sur Nasha.

— Alors, comment ça se passe ?

Malgré la désinvolture, quelque chose me disait : c'est le moment, maintenant tu ne peux plus faire marche arrière. Il m'était impossible de l'ignorer plus longtemps.
Je lui devais désormais mon attention la plus totale, et cela me terrifiait.
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Nasha E. Daendels
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19.05.2017 // Le mouvement de recul de Kaeso ne lui échappe pas. Son geste avorté était une erreur - de l’inattention, l’habitude qui prend le dessus avec naturel. Un mouvement ordinaire, inoffensif en temps normal. Tout comme Kaeso avait naturellement porté la main à son arme un peu plus tôt, Nasha avait laissé l’habitude prendre le dessus une fraction de seconde. C’est là que ça la frappe réellement - elle ne pourra pas être naturelle avec Kaeso. Pas comme avec les autres, pas comme si elle était en présence de Travis ou de Kenna, avec qui le contact était machinal, une main posée sur une épaule ou les doigts glissant sur la peau sans qu’elle le remarque. Elle ne pourra pas se laisser aller à penser à autre chose, se laisser distraire. Comme aux entraînements, comme au club de striptease, comme en combat, elle devra rester présente. Les sens en éveil, attentive, contrôlée. Parce qu’elle ne peut pas le toucher. Et, pensé comme ça, ça semble simple. Il suffit juste de faire attention. Mais à cet instant précis, ça lui semble impossible. Nasha n’est pas comme ça. Au naturel, elle est toujours sur les autres. A peindre, à toucher, à serrer contre elle, à glisser un bras autour de la taille de Kenna, à jouer du bout des doigts à l’intérieur du poignet de Ronan, à tracer les tatouages de Sidney, à plaquer la joue contre celle de Keegan lorsqu’elles prennent des selfies floues lors de concerts, à garder prise sur les épaules de Travis lorsqu’elle grimpe sur son dos. Et là... Kaeso lui semble distant, soudainement. Hors de portée. Parce qu’il l’est. Nasha ignore l’espèce de détresse qui s’est emparée d’elle, tousse doucement comme pour effacer les pensées qui tourbillonnent dans son esprit. La plage. Ils doivent aller sur la plage. Viens.

Quand elle se détourne pour partir, elle respire enfin. Le temps de quelques pas, et la nuit enveloppe le décor, il n’y a pas une âme qui vive, le monde semble endormi, et elle, elle respire. Son pas est léger, mais lui paraît résonner dans tout le camp. Plus loin, la Grande Maison est une forme sombre et menaçante. Elle se fixe dessus jusqu’à ce que son rythme cardiaque soit plus apaisé. Ou moins irrégulier, dans le meilleur des cas. Quand Nasha se retourne finalement, Kaeso se fige, et elle incline la tête, confuse. Elle ouvre la bouche pour lui demander si tout va bien, mais se retient. Question idiote. Rien ne semble aller bien, ce soir. Mais même dans la nuit, elle voit le sourire qui s’étire sur les lèvres de Kaeso, juste avant qu’il ne retourne en direction du bungalow. Ca fait disparaître la confusion - il sourit, il ne doit pas tant détester être en sa présence, pas vrai ? Il revient, la rejoint, la dépasse, et elle le regarde partir, silencieuse. Il se détache dans la nuit, et encore une fois, il lui semble éloigné, impossible à atteindre. En soit, c’est une bonne chose. Du moins, elle tâche de s’en convaincre, le regard posé sur lui, le poignet traçant distraitement les traits de peinture dont elle voudrait le voir recouvert. Il est à mille kilomètres, intouchable, et ça ne lui donne que plus envie de peindre. « Tu te dépêches ? » Nasha se remet en mouvement, avance plus lentement derrière lui, maintient la distance qu’il a mis entre eux deux.
Puis, la plage, et le bruit apaisant des vagues, la lune qui leur donne des reflets d’argent, le vent qui lui glisse dans les cheveux et les fait revenir droit dans son visage. Elle lève les mains pour les attacher rapidement, le regard posé sur l’eau. Sous ses pieds nus, le sable est doux, et elle esquisse un sourire malgré elle. Sa respiration s’est apaisée, les battements de son coeur aussi. La plage a toujours cet effet-là. Le vent, l’air salé, les sons, le sable, elle pourrait rester là des heures à ne rien faire, ne rien dire, oublier le reste du monde et peut-être elle-même, aussi.  Plus jeunes, Max, Ellian et elle se serraient sur leur minuscule couverture Nemo et restaient des heures sur le sable, à se chuchoter des secrets ou à chercher des histoires à raconter dans les étoiles et les vagues. Elle regrette toujours de ne pas pouvoir les emmener à la colonie.

« Alors, comment ça se passe ? » La voix de Kaeso la tire de ses pensées, et elle se tourne, pose le regard sur lui. Elle reste pensive un moment, parce que c’est maintenant qu’elle doit choisir. De quelques pas, elle s’approche de lui, l’observe, puis finit par chercher son regard. Les couleurs surnaturelles de la plage de nuit ne doivent pas être une distraction, alors elle les ignore, se remémore celles fiévreuses et oppressantes de la vision. D’ordinaire, elle peint sur le dos des autres, lorsqu’elle a une idée en tête. C’est spacieux, c’est pratique, et ça ne les stresse pas. Mais ça semble trop banal. Kaeso n’a rien d’ordinaire. Nasha parcourt ses options mentalement, le regard toujours dans celui de Kaeso, sans vraiment le voir. Elle finit par choisir, incertaine, mais elle ne l’est jamais vraiment avant de poser le pinceau sur leur peau. D’ordinaire, elle n’est jamais anxieuse, avant de leur dire quoi faire.  Encore une fois, Kaeso n’a rien d’ordinaire. Elle pointe le pinceau sur lui dans un geste léger, qui se veut détendu, et désigne son torse. « Ici. Je veux peindre là. Enlève tes vêtements. » Sa voix lui semble à peu près assurée, comme elle l’est avec les autres. Elle tourne un instant sur elle-même, considère qu’il n’y a pas spécialement d’endroit plus pratique qu’un autre, et s’installe dans le sable, où elle enfouit les pieds, avant de passer les bras autour de ses genoux et de lever les yeux vers Kaeso, un sourire se voulant rassurant sur les lèvres.


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Kaeso C. Tarquinii
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En quelques pas, la distance rassurante qui me protégeait de Nasha fut balayée. La nouvelle proximité créait une sensation d'inconfort au creux de mon ventre. Mes membres impatients réclamaient une action que je ne pouvais leur offrir. Il fallait que ça se passe ainsi, ce n'était pas le genre de choses auxquelles je pouvais échapper.
Je déglutis avec difficulté.
Dans cette situation, je ne pouvais pas me défendre. J'avais beau avoir une arme à mon flanc, ce n'était pas quelque chose que l'on réglait avec violence. Ce simple fait me tendit d'autant plus. Je sentais mes cheveux se dresser sur mon crâne comme un million d'aiguilles. À chaque mouvement, elles s'enfonçaient. Toujours plus profondément.
Le regard de Nasha se faisait insistant. J'avais l'impression d'être un morceau de viande qu'un boucher évaluerait. Quel morceau semblait le plus tendre ? Quelle partie avait-elle le plus envie de goûter ? Même avec une armure intégrale en bronze céleste, personne n'aurait supporté ce regard inquisiteur.
Vaincu, je préférais détourner timidement le regard vers l'océan. Des vagues de chaleur déferlaient dans tout mes corps, remontant dans ma poitrine et empoisonnant l'air que je respirais.

— Ici. Je veux peindre là. Enlève tes vêtements.

Sa voix chassa les doutes et la gêne qui me brûlaient. Mais je n'en fus pas plus réactif.
Hébété, je la dévisageais un instant. La bouche entrouverte, aucun mot ne me venait. Les siens avaient été mis en pause un court instant, comme s'il fallait du temps pour que je puisse les traiter.
Je n'étais pas sûr de comprendre. Peindre, encore ce mot. Et toujours en désignant mon corps. Plus précisément mon torse de son étrange objet. Il fallait que j'enlève mes vêtements ?
J'essayais de me dire qu'une faute de traduction m'empêchait de bien interpréter. Malheureusement, il y avait trop peu de mots et ceux-là je les connaissais. Même si je voulais douter, je n'y arrivais pas.
Soudain, l'évidence me frappa. Cet instrument étrange. Un fou rire incontrôlable me secoua, comme si mon corps voulait à tout prix en profiter pour se défouler. Elle voulait peindre. Sur moi. À force d'être confronté à ces nouveaux us et coutumes, cela ne m'avait même pas effleuré pendant une seconde. Elle ne parlait pas d'une chose qui m'était inconnue, mais d'une bien plus ancienne que moi.

— Peindre.

Mon regard passa du pinceau à Nasha avec amusement.
Répéter le mot à mi-voix, comme un mantra, me fit du bien. Je m'en imprégnais, je l'apprenais. Au moins la peinture n m'était pas inconnue. Même si l'idée de peindre sur le corps de quelqu'un avait quelque chose d'étrange à mes yeux. Encore une chose de ce nouveau monde.

— Désolé, je viens de comprendre ce que tu veux faire.

Même si le fait de ne plus faire face à l'inconnu aurait dû me rassurer, une certaine méfiance me serrait toujours les entrailles. J'hésitais. Peindre sur mon propre corps impliquait forcément une proximité physique très désagréable pour moi. Pouvais-je encore me désister ?
Et puis en face de moi, Nasha tourna sur elle même. On aurait dit un petit chiot qui cherchait à s'installer confortablement pour une petite sieste.
Sa voix, son sourire, même le regard qu'elle me lançait, attendant patiemment que je me décide. Elle ne débordait pas de confiance. La situation ne la mettait clairement pas plus à l'aise que moi. Pourtant, elle faisait face à cet inconfort. Sans doute pour moi. Si chacun de nous se comportait comme si tout était parfaitement normal, peut-être que la situation le deviendrait ?
J'expirais profondément pour chasser le plus de tension possible. Après un petit étirement, mes membres me semblaient tout ankylosés. À moi aussi de faire des efforts.
En premier, je retirais le baudrier qui maintenait ma lame à ma taille. Le fourreau tomba avec un bruit sourd dans le sable. La première étape et sans doute la plus difficile car celle qui me laissait le plus vulnérable.
Après un instant d'hésitation, je cherchais du courage dans le regard de Nasha. Je défis ma ceinture, presque à contrecœur, la laissant glisser le long de mes jambes pour la chasser fébrilement d'un mouvement de pied. D'un geste souple, mes mains agrippèrent ma tunique au niveau des épaules, chaque du côté opposé. En un instant, je passai de couvert à pratiquement nu. Il ne me restait plus, comme seule intimité, qu'un boxer blanc que l'on m'avait donné. Dessus, sur le côté, une simple phrase : « Je suis un super cochon ! ». À ma décharge, on m'avait dit à l'époque que « cochon » voulait dire « romain ». Je vous laisse imaginer les débuts de conversation gênant que cela a pu donner.
Je m'assis en tailleur, avec d'infinie précaution, face à Nasha. Sans chercher à nous éloigner ou à nous rapprocher. Le dos droit, je tenais mes pieds pour occuper mes mains.
J'ignore si c'était dû à l'air froid de cette soirée sans mes vêtements. Ou peut-être à cause de la nervosité que me provoquait le risque de vision en cas de contact avec elle. Je n'exclue pas non plus que ce fut dû à la position de faiblesse dans laquelle me laissait ma nudité. Mais je tremblais. Sans doute légèrement, rien de bien visible je l'espérais. Mais pour moi, c'était comme si Gaïa s'éveillait avec la volonté de tout ravager.
Chaque poil de mon corps se dressait au garde à vous sous la tension électrique du moment. Malgré tous nos efforts pour créer une ambiance plus agréable, on pouvait sentir une odeur d'orage entre nous.
Je secouais nerveusement mes jambes. Jamais je ne m'étais senti aussi fébrile, même avec un grand combat. Bien au contraire. Je trouvais dans l'action une compagne rassurante. Que je vive ou que je meure, je savais ce que j'affrontais.

— Tu veux que je fasse quelque chose ? Comment je dois me mettre ?

Je le confesse, j'essayais désespérant de briser un peu la glace qui me comprimait la poitrine. Je basculais légèrement d'avant en arrière. D'une main, je vins me gratter la tête, avant de passer ma main d'un geste négligent dans mes cheveux.
Je pestais intérieurement. Mon inconfort transpirait tellement dans mon attitude qu'il n'y avait pas la moindre chance que je puisse la faire se sentir à l'aise. Son malaise devait atteindre un sommet record.
Mon bras revint sur ma poitrine. Un geste inconscient de pudeur. Que ce soit clair : je n'étais pas pudique. Je pouvais me retrouver nu avec quelqu'un ou avec une vingtaine d'autres personnes, cela ne me gênait pas. À mon époque, les choses n'avaient rien à voir. Pourtant, me retrouver seul dans cette tenue accentuait mon sentiment de vulnérabilité.
J'essayais d'accrocher son regard, espérant par là ne pas ajouter à son malaise -ni au mien. Puis, un doute me vint.

— Tu voulais pas que je retire le reste, si ?

Je me sentis rougir dans l'obscurité.

— Je peux le retirer hein, ça ne me gêne pas !

Honnêtement, j'aurais préféré me taire. Mais vu que je n'arrivais pas à savoir si elle le voulait ou non, je ne devais pas ajouter à son malaise si mon sous-vêtement était de trop.
Avec le recul, j'aurais définitivement dû me taire.
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19.05.2017 // Un battement, durant lequel ils sont tous les deux sur pause, Nasha le doigt encore à demi pointé sur le torse de Kaeso, Kaeso la bouche entrouverte. Elle laisse retomber sa main, se demande brièvement si elle doit expliquer ses paroles, reformuler, abandonner. Dans son esprit, il y a toujours la voix qui lui murmure avec insistance que c’est une erreur. Mais Kaeso se met à rire. Ça la foudroie pendant une seconde - elle n’est pas sûre d’avoir déjà vu Kaeso rire. En tous cas, pas avec elle. Pas depuis un moment. C’est déstabilisant, la façon dont il s’agite brutalement, ça contraste avec la tension qui les maintenant immobiles depuis le début, à des kilomètres des gestes prudents et contrôlés de quelques instants auparavant. C’est l’amusement qui danse dans le regard de Kaeso, ensuite, quand il la regarde. Malgré elle, Nasha esquisse un sourire. “Peindre.” Il le répète, elle ne comprend pas, mais ne saurait pas quoi dire même si elle avait voulu l’interrompre. Sourcils légèrement froncés, elle attend, mais son sourire ne s’efface pas pour autant. C’est presque étrange, de voir Kaeso s’animer. “Désolé, je viens de comprendre ce que tu veux faire.” Oh. Nasha incline légèrement la tête, cherche sans trouver ce qui pourrait être si drôle dans la situation présente. “Toujours partant ?” finit-elle par demander avant de s’asseoir dans le sable. S’il n’avait aucune idée de ce qui allait se passer, il avait accepté sans savoir. Et maintenant que Kaeso avait compris, allait-il toujours être d’accord pour la laisser peindre ? Une pointe d’appréhension se répand au creux de son estomac, désagréable. Elle tente de l’ignorer, levant les yeux sur Kaeso, sourire aux lèvres, incertain.

Les genoux contre la poitrine, elle appuie la tête contre son épaule, distraite un instant par les reflets de la lune dans le sable, son esprit mélangeant déjà les couleurs pour reproduire la réalité à la perfection. Avant qu’elle ne se perde complètement dans ses pensées, Kaeso se met en mouvement, et elle repose les yeux sur lui, resserrant les bras autour de ses jambes. Son arme tombe au sol, s’enfonce dans le sable, et elle pose les yeux dessus une seconde, avant de reporter son attention sur Kaeso. Elle n’ose même pas parler, parce que ça briserait le silence, et peut-être aussi l’espèce de courage auquel ils se raccrochent depuis qu’ils ont mis les pieds sur le sable. A la place, son regard accroche celui de Kaeso, et elle lui offre un sourire doux, la gorge un peu nouée. Elle le regarde défaire sa ceinture, la laisser rejoindre l’arme. Quand son regard revient sur Kaeso, il s’est emparé de sa tunique, et elle ne détourne pas les yeux. En une seconde, il s’en débarrasse, et Nasha l’observe. Son regard accroche la phrase inscrite sur le boxer, lui tire un sourire, un rire pauvre, et elle voudrait faire un commentaire, mais elle n’est pas certaine que ça soit le moment. Son intérêt est sur autre chose que le boxer et sa phrase, de toute manière. Kaeso s’installe face à elle, et pendant un instant, Nasha oublie les images de la vision, et veut le peindre lui. Ça lui serre la gorge, la vulnérabilité qu’il dégage, mixée avec le courage qui l’a poussé à aller jusque là. Le bout de ses doigts picotent, mais pas parce qu’elle veut peindre - parce qu’elle veut le toucher. Elle secoue légèrement la tête, détache le regard de Kaeso pour le poser un instant sur les vagues. On dirait de l’argent liquide. “Tu veux que je fasse quelque chose ? Comment je dois me mettre ?” Nasha tourne la tête, l’observe à nouveau, cherche son regard, constate la nervosité qui l’habite - la même qui vibre sous la peau de la fille de Nyx. En temps normal, elle ne serait pas aussi anxieuse. En temps normal, elle aurait apaisé l’anxiété de celui ou celle qui lui sert de toile, d’une main posée sur une épaule, en effleurant distraitement la peau qu’elle allait couvrir de peinture, en partageant quelques uns de ses secrets ou des morceaux de son histoire, en les mettant sur un pied d’égalité. A l’heure actuelle, elle a l’impression d’écraser Kaeso. C’est une impasse - elle ne peut pas le toucher, pas le rassurer, pas autrement qu’avec les mots, et même les mots ne suffisent pas. D’un geste vif et fluide, elle se relève.
Oh, c’est une idée stupide. Risquée, aussi, mais moins risquée que de toucher Kaeso directement. Tout bêtement la seule option qui les mettrait à égalité, même si c’est idiot, et même si Nasha sait que c’est une mauvaise idée. Après tout, une mauvaise idée parmi tant d’autres... Elle n’hésite pas longtemps, et s’empare des rebords de son t-shirt, le passe au-dessus de sa tête, le laisse tomber sur le sable à côté de la tunique et du reste. Elle ne regarde pas Kaeso avant d’avoir retiré son short et de s’être installée à nouveau face à lui. Egalité, donc. Aussi vulnérable l’un que l’autre. Elle ouvre la bouche pour se justifier, peine à trouver les mots, finit par opter pour la simplicité. “Comme ça, on est dans le même bateau.” Elle le dit dans un murmure, les mots lui semblent aussi idiots que ce qu’elle vient de faire, mais elle les ignore. Elle se sent un peu mieux, même si l’agitation discrète de Kaeso est contagieuse.

Cette fois, quand Nasha observe Kaeso, elle est plus concentrée. Elle ignore la brise juste un peu trop fraîche qui caresse sa peau, et reprend, presque naturellement. “Mets-toi comme tu veux, tant que tu es à l’aise.. Enfin, le plus possible,” elle ajoute faiblement, avec un sourire d’excuses. Par les dieux, elle a l’impression d’être un tout nouveau genre de bourreau. Elle déteste ça. Dans son estomac, le noeud se resserre et pèse le poids d’une brique. Elle résiste à l’envie de se tourner à nouveau vers les couleurs argentées de l’eau, et se force à regarder Kaeso, le regard dans le sien. “Tu voulais pas que je retire le reste, si ?” La question la prend par surprise, la laisse bouche entrouverte et regard confus. “Je peux le retirer, hein, ça ne me gêne pas !” Nasha retrouve l’usage des mots après une fraction de seconde, laisse échapper un rire, aussi nerveux que sincère. “Ce n’est pas nécessaire.” Elle ne retient pas un petit rire, amusée, et ajoute. “Fais ce qui te met le plus à l’aise, je veux juste peindre, pas te dire quoi faire.” Nasha hausse une épaule, un sourire toujours aux lèvres, l’amusement pétillant dans son regard. En soit, la nudité ne l’a jamais dérangée. Là où beaucoup d’autres y verraient un certain voyeurisme - ou de la sexualisation pure et simple, elle y voit autre chose. Ce n’est pas les corps qui l’attirent, c’est ce qu’ils transmettent, expriment, murmurent ou hurlent. Elle n’a jamais vraiment su l’expliquer. Pas plus qu’elle n’en a ressenti le besoin. Elle cligne des yeux, dessine des cercles dans le sable du bout des doigts, et laisse une minute ou deux s’écouler.

Ils sont installés, maintenant, c’est à elle de jouer. Nasha dépose le pinceau qu’elle tenait à la main sur le sable, entre eux deux, comme pour matérialiser la barrière ne pas dépasser. Les quelques minutes qu’il lui faut pour ouvrir sa sacoche et sortir son matériel effacent complètement Kaeso de son esprit. Ce sont les images de la vision qui lui font naturellement choisir ses pinceaux, les mettre de côté, étudier ses couleurs, compléter sa palette, comme dans un état second. Quand tout est étalé à côté d’elle, dans l’ordre, elle s’empare d’un pinceau, qu’elle plonge dans la peinture sombre, et sur son propre bras nu, elle trace quelques courbes, frissonne au contact froid de la peinture, et après ce qui semble une éternité, elle regarde enfin Kaeso. Sur son bras, la fumée tourbillonne, épaisse et lourde. Côte à côte, l’image de la vision et celle de Kaeso maintenant sont difficile à associer. Une part d’elle veut encore fuir la vision, s’éloigner de lui et oublier. Une autre part veut rester et observer, étudier la vulnérabilité de l’instant et la reproduire à la perfection. “A quoi tu penses ?” Nasha demande finalement, en faisant tourner son pinceau du bout des doigts.


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Nasha se redressa d'une manière féline sous le voile d'obscurité. Avec la précision et la vitesse d'une femme qui sait ce qu'elle veut.
Mon cœur rata un battement.
Je n'avais rien vu. Tous mes sens étaient engourdis par la tension, ma vision se résumait à des larges taches blanches qui couvraient mon monde. Remarquer son soudain changement me fit l'effet d'une pierre glacée, glissant lentement dans mon œsophage jusqu'au creux de mon ventre. Je déglutis avec difficulté.
Sous mon regard stupéfait qui s'éclairait, je la vis commencer à se déshabiller. Un rituel anodin comme chacun en fait chaque jour. Elle découvrait un corps de merveilles. On se perdait sur son corps nocturne comme dans le ciel azur en plein jour. Un vertige me prit tandis que l'impression d'être avalé par ses formes m'envahissait. J'avais beau le voir, le fixer, une main invisible pressait sur ma poitrine, me vidant de mon air.
Si je tendais le bras, pourrais-je la toucher ou me rendrais-je compte qu'elle se trouvait toujours plu loin ? Un instant, je fus tenté par l'expérience, attiré presque irrésistiblement par la curiosité. Mes doigts m'en brûlaient, et je savais que ce n'était qu'un mirage. Si j'osais un geste, nous serions plongés dans un enfer.
Nasha se rassit devant moi, brisant soudain le charme.
Je me sentis brutalement vidé, banal à côté d'elle. Un corps tout ce qu'il y a de plus normal, dont on pouvait voir chaque détail et chaque défaut car aucun artifice ne le protégeait.

— Comme ça, on est dans le même bateau.

Son attention me fit chaud au coeur. C'était comme une bouffée d'air frais dans une atmosphère irrespirable. Mes yeux me picotèrent légèrement. Je clignai des yeux et secouai légèrement la tête pour chasser le surplus d'émotion. Toute cette tension commençait à déborder de mon corps.
La douce faveur qui m'était faite n'eut un effet que de courte durée. Son regard perçant et concentré me mit mal à l'aise. J'avais besoin de me couvrir -si ce n'est de vêtement, au moins de mes bras- car face à son corps dénudé, je ne me sentis que d'autant plus nu.

— Mets-toi comme tu veux, tant que tu es à l’aise.. Enfin, le plus possible.

La légère correction qu'elle apporta à sa phrase me piqua à vif. Une sonorité douloureuse dans ses tons de culpabilité. Je commençais également à me sentir mal de la mettre dans cette position, dans cet état. Malheureusement, je ne pouvais rien y faire. Malgré les sourires, malgré les regards, je ne pouvais rien lui cacher tant mon corps me trahissait. L'apparente nudité ne faisait qu'accroître mon sentiment de vulnérabilité.

— Tu voulais pas que je retire le reste, si ?

Nasha est visiblement interloquée. Je ne sais plus sur quel pied danser. Précipitamment, j'essaie de me rattraper pour ne pas l’embarrasser.

— Je peux le retirer hein, ça ne me gêne pas !

Un ajout qui visait à dissiper un malaise, simplement pour en créer un supplémentaire. Je rougis jusqu'aux oreilles dans la pénombre.
Nasha laissa échapper un rire. On aurait cru qu'une grenouille avait bondi de sa bouche, la surprenant autant que moi. Un rire nerveux, mais franc. Un petit morceau de glace se brisa, je ris en retour. C'était comme si un ange soulevait un poids de ma poitrine. Je me souvins ce que cela faisait de respirer.

— Ce n’est pas nécessaire. Fais ce qui te met le plus à l’aise, je veux juste peindre, pas te dire quoi faire.

Une étincelle brillait dans son regard. Je ne savais pas comment interpréter cette malice. Est-ce que c'était une incitation pudique pour que je me dénude complètement ? Au point où j'en étais, je doutais d'être à ce détail près.
Je lui lançais un sourire que je voulais dénué de gêne. Il n'y avait plus qu'à.

Debout, je me secouais les jambes engourdies par mon assise en tailleur. Mon regard se balada un instant aux alentours, pensif. Comment allais-je me mettre ? Il fallait que je lui laisse suffisamment de maneouvre pour peindre sur mon torse sans qu'elle n'ait à se tordre. Sans quoi, elle risquait de me toucher par mégarde.
La simple pensée me fit frissonner.
S'allonger aurait été bien, mais rien que l'idée de rester immobile à terre me rendait claustrophobe. C'était trop pour moi. Et face à face, on pouvait prendre les paris sur un risque de contact.
Négligemment, je me frottai les fesses pour chasser le sable collé à mon boxer de super cochon. Je le tirai vers le bas afin de dégager mon torse jusqu'à l'aine, en profitant pour éviter de m'en servir comme d'un string.
J'avais l'impression que les bruits de mon cœur et de ma respiration emplissaient le silence de la nuit. Tous mes membres étaient ankylosés mais il fallait bien que je me mette en position. Nasha attendait patiemment dans le sable, en dessinant de petites figures que je ne distinguais pas.
Avec résignation, je me mis à genoux en face d'elle. Mes mains se saisirent du pack de coca comme un enfant de son ours en peluche, puis, je fermai les yeux.
Une constellation brilla dans mon esprit comme tant brillaient sur le corps de la jeune femme. Des points qui se superposaient, des tracés qui se recoupaient et se rejoignaient. Une forme se forma rapidement, superposant des couches dans le vide comme une dizaine de matelas.
En ouvrant les yeux, une surface lumineuse brillait à la hauteur de mon visage. Un étrange halo à la surface lisse. Même perturbé comme je l'étais, une douce chaleur rassurante se répandit dans mon corps. Une belle nuit claire en effet.
Je posais mes cocas sur la surface, testant sa résistance. Je la vis plier légèrement sous le poids. Une surface élastique, mais semblant tout de même ferme. Un coup violent l'aurait traversé sans mal, mais tant que cela n'arrivait pas, cela devrait supporter un peu de poids.
Je levai les bras, croisai les mains et posai ma tête sur la surface. Un peu trop haute, elle s'abaissa sous le poids que j'y mis, comme si cela avait été un sac ou un hamac fait pour épouser mon corps. Cela tint bon.
Je me plaçais ainsi, devant elle, le torse totalement découvert. Elle avait accès de mes aisselles à mon aine. Elle pouvait prendre mon torse comme mon dos. Chacun de mes muscles, chacune de mes cicatrices s'ouvraient à elle. Chaque courbe, chaque creux, chaque défaut lui étaient exposés comme autant d’œuvres d'art.
Un sentiment de vulnérabilité me serrait. Très tendu et contracté, je sentais à peine ma poitrine gonfler sous une respiration difficile. Une peur irrationnelle paralysait mon contrôle sur mon propre corps. Un tremblement nerveux dirigeait cette mutinerie. Tout se passait comme si, d'un instant à l'autre, une épée de Damoclès allait s'abattre sur moi. Nasha pouvait faire ce qu'elle voulait de moi sans que je ne puisse ne serait-ce que songer à réagir. Une impuissance totale.
J'osais finalement un coup d'oeil en contrebas vers Nasha, tout en frottant nerveusement mes pieds les contre l'autre. Je me mordillais la lèvre inférieure, comme si cela allait m permettre d'être moins anxieux.
Elle ? Elle semblait calme, posée, concentrée. Un guerrier juste avant sa bataille. Un gladiateur dans l'arène.

— A quoi tu penses ?

Honnêtement ? À fuir. Ni plus, ni moins, mais mon esprit et mon corps s’enrayaient. Je ne voulais pas réellement fuir. C'était juste une pulsion primaire, un instinct.
Je ne savais ni où ni quand le pinceau allait se poser. Une véritable torture. Tout mon corps se tendait dans une attente pire que sur l’échafaud.

— Je pense…

Ma voix dérailla, ultime débandade de mon propre corps. Cela me surprit car je ne pus même pas reconnaître ce son distordu que j'émettais. Je me raclai la gorge pour me reprendre en main.

— Je pense que c'est la première fois que je fais quelque chose comme ça. C'est étrange.

Quand le pinceau toucha me peau, je sursautais. Je l'avais tellement attendu avec anxiété que sa question m'avait fait oublier sa présence.
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